Clown

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Texte 1

 

Le soleil ne s'était pas encore levé. La mer et le ciel eussent semblé confondus, sans les mille plis légers des ondes pareils aux craquelures d'une étoffe froissée. Peu à peu, à mesure qu'une pâleur se répandait dans le ciel, une barre sombre à l'horizon le sépara de la mer, et la grande étoffe grise se raya de larges lignes bougeant sous sa surface, se suivant, se poursuivant l'une l'autre en un rythme sans fin.

                   
Chaque vague se soulevait en s'approchant du rivage, prenait forme, se brisait, et traînait sur le sable un mince voile d'écume blanche. La houle s'arrêtait, puis s'éloignait de nouveau, avec le soupir d'un dormeur dont le souffle va et vient sans qu'il en ait conscience. Peu à peu la barre noire de l'horizon s'éclaircit : on eût dit que de la lie s'était déposée au fond d'une vieille bouteille, laissant leur transparence aux vertes parois de verre. Tout au fond, le ciel lui aussi devint translucide comme si un blanc sédiment s'en était détaché, ou comme si le bras d'une femme couchée sous l'horizon avait soulevé une lampe : des bandes de blanc, de jaune, de vert s'allongèrent sur le ciel comme les branches plates d'un éventail. Puis la femme invisible souleva plus haut sa lampe ; l'air enflammé parut se diviser en fibres rouges et jaunes, s'arracher à la verte surface dans une palpitation brûlante, comme les lueurs fumeuses au sommet des feux de joie. Peu à peu les fibres se fondirent en une seule masse incandescente ; la lourde couverture grise du ciel se souleva, se transmua en un million d'atomes bleu tendre. La surface de la mer devint lentement transparente ; les larges lignes noires disparurent presque sous ces ondulations et sous ces étincelles. Le bras qui tenait la lampe l'éleva sans hâte : une large flamme apparut enfin. Un disque de lumière brûla sur le rebord du ciel, et la mer tout autour ne fut plus qu'une seule coulée d'or.

 

Virginia Woolf, Les Vagues, 1931, trad. Marguerite Yourcenar

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Texte 2

 

Relativement à la Loïe Fuller en tant qu’elle se propage, alentour, de tissus ramenés à sa personne, par l’action d’une danse, tout a été dit, dans des articles quelques-uns des poèmes.

L’exercice, comme invention, sans l’emploi, comporte une ivresse d’art et, simultané un accomplissement industirel.

Au bain terrible des étoffes se pâme, radieuse, froide la figurante qui illustre maint thème giratoire où tend une trame loin épanouie, pétale et papillon géants, déferlement, tout d’ordre net et élémentaire. Sa fusion aux nuances véloces muant leur fantasmagorie oxyhydrique de crépuscule et de grotte, telles rapidités de passion, délice, deuil, colère : il faut pour les mouvoir, prismatiques, avec violence ou diluées, le vertige d’une âme comme mise à l’air par un artifice.

Qu’une femme associe l’envolée de vêtements à la danse puissante ou vaste au point de les soutenir, à l’infini, comme son expansion –

La leçon tient en cet effet spirituel –

Don avec ingénuité et certitude fait par l’étranger fantôme au Ballet ou la forme théâtrale de poésie par excellence : le reconnaître, entier, dans ses conséquences, tard, à la faveur du recul.

Toujours une banalité flotte entre le spectacle dansé et vous.

La défense que cet éblouissement satisfasse une pensive délicatesse comme y atteint par exemple le plaisir trouvé dans la lecture de vers, accuse la négligence de moyens subtils inclus en l’arcane de la Danse. Quelque esthétique restaurée outrepassera des notes à côté, où, du moins, je dénonce, à un point de vue proche, une erreur ordinaire à la mise en scène : aidé comme je suis, inespérément, soudain par la solution que déploie l’émoi seul de sa robe ma très peu consciente ou volontairement ici en cause inspiratrice.

Quand, au lever du rideau dans une salle de gala et tout local, apparaît ainsi qu’un flocon d’où soufflé ? furieux, la danseuse : le plancher évité par bonds ou dur aux pointes, acquiert une virginité de site pas songé, qu’isole, bâtira, fleurira la figure. Le décor gît, latent dans l’orchestre, trésor des imaginations ; pour en sortir, par éclat, selon la vue que dispense la représentante, çà et là de l’idée à la rampe. Or cette transition de sonorités aux tissus (y a-t-il, mieux, à une gaze ressemblant que la Musique !) est, uniquement, le sortilège qu’opère la Loïe Fuller, par instinct, avec l’exagération, les retraits, de jupe ou d’aile, instituant un lieu. L’enchanteresse fait l’ambiance, la tire de soi et l’y rentre, par un silence palpité de crêpes de Chine. Tout à l’heure va disparaître comme dans ce cas une imbécillité, la traditionnelle plantation de décors permanents ou stables en opposition avec la mobilité chorégraphique. Châssis opaques, carton cette illusion, au rencart ! voici rendu au Ballet l’atmosphère ou rien, visions sitôt éparses que sues, leur évocation limpide. La scène, libre, au gré de fictions, exhalée du jeu d’un voile avec attitudes et gestes, devient le très pur résultat.

Si tels changements, à un genre exempt de quelque accessoire sauf la présence humaine, importés par cette création : on rêve de scruter le principe.

Toute émotion sort de vous, élargit un milieu ; ou sur vous fond et l’incorpore.

         

Stéphane Mallarmé, ‘autre étude sur la danse, les fonds dans le ballet, d’après une indication récente’, Crayonné au théâtre.

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Texte 3

 

A Kobé, le premier spectacle qui me frappe. C'est une petite fille du peuple jouant à la marelle. Cette petite fille de cinq ans dessine à la craie sur le trottoir le cercle idéal avec lequel Hosukaï signait ses missives. Après avoir bouclé ce chef-d'œuvre, elle s'éloigne à cloche-pied en tirant la langue.

Jean Cocteau, Tour du monde en 80 jours, 1936.

         

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