France

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Texte 1

Je m’étais endormi la nuit près de la grève.

Un vent frais m’éveilla, je sortis de mon rêve,

J’ouvris les yeux, je vis l’étoile du matin.

Elle resplendissait au fond du ciel lointain

Dans une blancheur molle, infinie et charmante.

Aquilon s’enfuyait emportant la tourmente.

L’astre éclatant changeait la nuée en duvet.

C’était une clarté qui pensait, qui vivait;

Elle apaisait l’écueil ou la vague déferle;

On croyait voir une âme à travers une perle.

 

Il faisait nuit encor, l’ombre régnait en vain,

Le ciel s’illuminait d’un sourire divin.

La lueur argentait le haut du mât qui penche;

Le navire était noir, mais la voile était blanche;

Des goélands debout sur un escarpement,

Attentifs, contemplaient l’étoile gravement

Comme un oiseau céleste et fait d’une étincelle;

L’océan, qui ressemble au peuple, allait vers elle,

Et, rugissant tout bas, la regardait briller,

Et semblait avoir peur de la faire envoler.

Un ineffable amour emplissait l’étendue.

 

 

 

 

L’herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,

Les oiseaux se parlaient dans les nids; une fleur

Qui s’éveillait me dit : C’est l’étoile ma sœur.

Et pendant qu’à longs plis l’ombre levait son voile

J’entendis une voix qui venait de l’étoile

Et qui disait :-Je suis l’astre qui vient d’abord.

Je suis celle qu’on croit dans la tombe et qui sort.

J’ai lui sur le Sina, j’ai lui sur le Taygète,

Je suis le caillou d’or et de feu que Dieu jette,

Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.

Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.

 

Ô nations! Je suis la Poésie ardente.

J’ai brillé sur Moise et j’ai brillé sur Dante.

Le lion Océan est amoureux de moi.

J’arrive. Levez-vous, vertu, courage, foi!

Penseurs, esprits! Montez sur la tour, sentinelles!

Paupières, ouvrez-vous! Allumez-vous, prunelles!

Terre, émeus le sillon; vie, éveille le bruit;

Debout, vous qui dormez; car celui qui me suit,

Car celui qui m’envoie en avant la première,

C’est l’ange Liberté, c’est le géant Lumière!


 

 

Stella

Victor Hugo, Jersey, juillet 1853

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Texte 2

Les chiens de Sarajevo

...Dans la seule pièce encore intacte de leur appartement, un vieux couple avait gardé une chienne et un chat trouvés mourants dans la rue au début du siège. Ils pensaient qu’après quelques semaines, lorsqu’ils iraient mieux, ils pourraient les relâcher. Un an plus tard, ils étaient toujours avec eux. Nadja et Thomaslov partagaient avec ces animaux les maigres rations qu’ils arrivaient à se procurer de temps en temps. Le chat préférait le lait en poudre des colis humanitaires français- « c’est un marquis » disaient-ils en riant-,mais, quand il avait vraiment faim, il acceptait les rations américaines que l’on trouvait un peu plus facilement. La chienne avait eu sept petits chiots devant l’immeuble. Cinq avaient survécu parce que les résidents leur apportaient des restes quand ils pouvaient. « Nous prenons soin d’eux parce que nous avons besoin de sentir que quelque chose vit autour de nous. Nous donnons à manger aux oiseaux aussi dès que nous le pouvons. Cela nous rappelle la paix. Vous savez? La paix normale, la paix de tous les jours, comme avant. Il faut s’accrocher et croire que nous allons survivre. » Cela se passait à Sarajevo, en 1993. Au milieu du cauchemar, quand on manque de tout, il reste encore ceci : la relation affective, même avec un chien. Pouvoir encore donner. Pour se sentir humain. Sentir qu’on compte encore pour quelqu’un. Et c’est plus fort que la faim, plus fort que la peur.

Guérir   David Servan-Schreiber

                  

          

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Texte 3


Le soir suivant, alors qu’elle était prête, dans une robe mise pour la première fois, il
téléphona qu’une réunion imprévue le retenait au Palais mais qu’il viendrait certainement
demain soir. Alors, sanglots à plat ventre sur le sofa. Tout ce travail pour rien, et cette
robe si réussie, et elle tellement en beauté ce soir!
Soudain debout, elle arracha la merveilleuse robe, la déchira, la piétina, donna un coup de
pied au sofa. Sale type, il le faisait exprès, c’était pour se faire aimer davantage, elle en
était sûre! Le voir demain, elle s’en fichait, c’était ce soir qu’elle le voulait! Oh! Elle se
vengerait demain, elle lui rendrait la pareille! Sale bonhomme!
À la cuisine, demi-nue, elle se gorgea de confiture pour se consoler, des cerises noires,
puisées avec une cuillère à soupe. Ensuite, dégoûtée de confiture, elle pleura, puis monta
au deuxième, reniflante. Devant la glace de la salle de bains, elle s’enlaidit pour supporter
son malheur, déshonora ses cheveux, se fit un visage de clown avec trop de poudre et un
bâton de rouge fortement appuyé sur les joues.
À dix heures, il téléphona de nouveau, dit que la réunion avait duré moins longtemps qu’il
n’avait pensé et qu’il serait chez elle dans vingt minutes. Oui, mon seigneur, je vous
attends, dit-elle. Le téléphone raccroché, elle tourbillonna, baisa ses mains. Vite un bain,
vite se démaquiller, se recoiffer, redevenir belle, passer une robe presque aussi belle,
cacher la déchirée, demain elle la brûlerait, non ça sentirait trop mauvais eh bien elle
l’enterrerait dans le jardin! Vite, le seigneur allait venir, et elle était sa belle!


BELLE DU SEIGNEUR
Albert Cohen

 

              

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