
J'ai choisi des textes extraits de "Dieu D'eau "de Marcel Griaule sur la cosmogonie Dogon.
Le premier texte
Le jour venu, à la lumière du soleil, le Septième génie expectora quatre-vingts fils de coton qu’il répartit entre ses dents supérieures utilisées comme celles d’un peigne de métier à tisser.
Il forma ainsi la plage
impaire de la chaîne.
Il fit de même avec les dents inférieures pour constituer le plan des fils
pairs.
En ouvrant et refermant ses
mâchoires, le génie imprimait à la chaîne les mouvements que lui imposent
les lices du métier.
Et comme tout son visage participait au labeur, ses ornements de nez
représentaient la poulie sur laquelle ces dernières basculent ;
la navette n’était autre
que l’ornement de la lèvre inférieure.
Tandis que les fils se croisaient et se décroisaient, les deux pointes de
la langue fourchue du génie poussaient alternativement le fil de trame
et la bande se formait
hors de la bouche, dans le souffle de la deuxième parole révélée.

En effet, le génie parlait.
Comme avait fait le Nommo lors de la première divulgation, il octroyait son verbe au travers d’une technique, afin qu’il fût à la portée des hommes.
Il montrait ainsi l’identité
des gestes matériels et des forces spirituelles ou plutôt la nécessité de
leur coopération.
Le génie déclamait et ses paroles colmataient tous les interstices de
l’étoffe ; elles étaient tissées dans les fils et faisaient corps avec la
bande.
Elles étaient le tissu lui-même et le tissu était le verbe. Et c’est pourquoi étoffe se dit soy, qui signifie « c’est la parole ».
Et ce mot veut dire aussi 7, rang de celui qui parla en tissant.
Durant l’accomplissement du travail, la fourmi allait et venait sur les bords de l’orifice, dans le souffle du génie, entendant et retenant les paroles.
Nantie de cette nouvelle instruction, elle la communiqua aux hommes qui hantaient les parages et qui avaient déjà suivi la transformation du sexe de la terre.
------------------------------
Le deuxième texte
Un mythe considérable
concernait les aventures des fibres à travers le monde.
Rougies par le sang menstruel apparu après l’inceste qui unit la terre à
son fils le chacal, elles furent mises à sécher sur la fourmilière.
Elles étaient d’un rouge si lumineux qu’un passant, en les voyant, s’écria :

— Est-ce le soleil ? Est-ce le feu ? Quelle chose étonnante !
Une voix sortant de la fourmilière avait répondu :
— Ce n’est pas le soleil, ce n’est pas le feu, c’est une chose fraîche !
Puis les temps s’étaient écoulés.
Dérobées, les fibres avaient été mises à la portée des humains.
Une femme s’en était emparée, s’en était vêtue, avait semé la terreur autour d’elle, avait régné, grâce à cette parure éclatante que personne n’avait jamais vue.
Les hommes avaient enfin dépossédé la femme, s’étaient parés à leur tour de ce vêtement de domination et l’avaient interdit à l’autre sexe à quelques exceptions près.
Tous les jeunes hommes dansaient
vêtus de fibres rouges, et les femmes devaient se contenter de les admirer.
Pourtant, cette possession réalisée par la force recelait en elle-même sa
sanction : ceux qui avaient dépouillé la femme avaient caché leur exploit au
plus vieil homme,
rompant ainsi avec une tradition
de respect et de soumission vis-à-vis du chef naturel.
Le vieillard étant arrivé au terme de sa vie humaine, avait, comme les
anciens, subi sa métamorphose en génie Nommo ;
mais, selon la règle, il n’était
pas monté au ciel et continuait sa vie terrestre sous forme de grand serpent.
Un jour que les jeunes gens avaient revêtu les fibres cachées dans les
cavernes et se rendaient au village, le serpent se trouva sur leur passage et
leur barra le chemin.
Dans sa colère d’avoir été bafoué, il leur adressa en langue dogon, compréhensible pour eux, les plus violents reproches.
C’est ce qui causa sa perte.
En effet, puisqu’il avait quitté la forme humaine dont la langue était la
troisième parole révélée, il devait prendre le langage réservé aux génies
dans le monde desquels il était parvenu, c’est-à-dire la première parole.
En s’adressant aux hommes dans les termes qui leur étaient familiers, il rompait un interdit,
il se séparait du monde surhumain dont il devenait un élément impur et dans lequel il ne pouvait plus vivre.
Il ne lui était pas possible non
plus de retourner chez les hommes.
En conséquence, il mourut sur-le-champ.
---------------------------------------------------
Le troisième texte
Il revint à l’affaire des Génies Nommo, du Nommo, comme il disait plus couramment, car ce couple de jumeaux représentait l’union parfaite, l’unité idéale.
Le Nommo, du haut du ciel, vit sa mère, la Terre, nue et sans parole, ce qui était sans doute la conséquence du premier incident survenu lors des rapports avec le Dieu Amma.
Il fallait mettre fin à ce
désordre.

Le Nommo descendit sur la Terre, apportant des fibres tirées de plantes déjà créées dans les régions célestes.
Il en sépara dix poignées correspondant à ses dix doigts et en toronna cinq pour les placer devant et cinq pour les placer derrière.
Aujourd’hui encore, les hommes masqués portent ces accessoires qui pendent jusqu’à leurs pieds en épaisses vrilles.
Mais le rôle de ce vêtement n’était pas seulement de pudeur.
Il présentait au monde terrestre le premier acte d’ordonnance universelle et le signe hélicoïdal qui se projette sur un plan sous forme de ligne brisée serpentante.
Les fibres, en effet, tombaient
en torsades, symbole des tornades, des méandres des torrents, des tourbillons
des eaux et des vents, de la marche ondulante des reptiles.
Elles rappelaient aussi les spirales à huit tours du soleil pompeur
d’humidité.
Elles étaient elles-mêmes un cheminement d’eau parce que gorgées des
fraîcheurs prises aux plantes célestes.
Elles étaient pleines de
l’essence du Nommo, elles étaient le Nommo lui-même, en mouvement, comme
l’indiquait la ligne ondulée qui peut se prolonger à l’infini.
Mais le Nommo, lorsqu’il parle, émet comme tout être une buée tiède porteuse
de verbe, verbe elle-même.
Et cette buée sonore, comme toute eau, se meut sur une ligne hélicoïdale.
Les torsades du vêtement étaient donc un chemin de prédilection pour la parole que le génie voulait révéler à la Terre.
Il incantait ses mains en les portant à ses lèvres tandis qu’il tressait ; ainsi sa parole humide se lovait avec les tresses humides ;
la révélation spirituelle
pénétrait l’enseignement technique. 
Par ces fibres pleines d’eau et
de paroles, le Nommo était donc continuellement présent devant le sexe de sa
mère.
Ainsi vêtue la Terre avait un langage, le premier de ce monde, le plus fruste
de tous les temps.
Syntaxe élémentaire, verbe rare, vocabulaire sans grâce.
Les mots étaient des souffles peu différenciés, mais cependant porteurs de force.
Telle quelle, la parole sans nuances convenait aux grands travaux des commencements.
------------------------------------------------------